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Adopté par les montagnes

8 juin 2017
3 min de lecture

Qu’est ce qui peut pousser un Mélodien à vivre dans un milieu aussi inhospitalier que les crêtes acérées de Delheï ? Nous autres sommes attachés à notre petit confort personnel, pourtant là où je suis né, il est primordial de s’endurcir pour survivre dans cet environnement rude et inhospitalier.

Notre peuple n'était pas prêt à braver ce froid.

C’est en tentant de fuir l’oppression humaine, qu’une partie de mon peuple a tenté la périlleuse aventure pour se réfugier entre ces aiguilles glace et de pierre. D’après les récits des vénérables qui ont vécu l’exode, la montagne est encore plus impitoyable que les bataillons humains. Beaucoup d’entre eux ont conservé de profondes séquelles de cette dangereuse ascension. C’est au prix d’orteils gelés, de jambes cassées et de compagnons tombés que ce groupe d’exilés découvrit un peu par hasard un signe de vie, une récompense pour les souffrances subies jusqu’ici.

Le village de Yuuki au nord de la province est blotti à flanc de falaise et constitue un ensemble sophistiqué de galeries troglodytes. Les vents glacés qui hurlent à travers les vallées balayent les parois rocheuses de cette discrète petite colonie. Pour ma part, je suis né ici, quelques temps après l’exode, j’ai passé mes jeunes années à défendre de tas de gravats contre les raids répétés des humains. Qu’on ne s’y méprenne pas j’ai toujours été trop frêle pour prendre les armes. Mon champ de bataille était bien plus secret. J’étudiais : leurs lois, leurs règlements, leurs documents administratifs, je cherchais des failles en vue de fabriquer des faux papiers. Des permis de commercer dans les cités pour les caravanes de ravitaillement, ou des laisser passer pour une escouade de saboteurs. En ces temps de troubles profonds, savoir bien mentir est une question de survie, c’est donc un art que j’ai développé de manière redoutable.

La montagne porte encore les plaies des bombardements humains.

Tout compte fait, la guerre était devenue quelque chose où je me trouvais parfaitement à mon aise. Mais à trop bien travailler on finit par ne plus avoir de travail à faire. La Résistance avait fini par porter le coup fatal aux tyrans nécrosiens et les montagnes de Yuuki accédèrent à une quiétude qui m’était jusqu’à présent inconnue et qui m’angoissait terriblement.

Qu’allai-je donc devenir maintenant que la guerre était finie ? Comment puis-je avoir une quelconque utilité par temps de paix ? Certes, comme tous les mélodiens j’avais des facilités pour la pratique des arts, ma voix basse était inhabituelle pour les locaux, et je me plaisais à la faire résonner aux sommets des monts dans l’unique but de briser le silence éternel de ces espaces infinis. Mais cela ne m’amusa qu’un temps. Tout comme pour le chant j’étais doué pour l’écriture, mon expérience de gratte-papier m’avait aidé à développer mes talents littéraires mais ces occupations artistiques peinaient à me satisfaire pleinement. Lorsque l’on a passé des années à travailler activement au service de sa communauté, être relégué au rang de saltimbanque à quelque chose d’un peu vexant.

Alors j’ai rejoint la caste des négociants, s’occuper des affaires publiques de la communauté est quelque chose que j’avais toujours fait officieusement. Les documents falsifiés étaient devenus désuets, pour ouvrir des portes il fallait convaincre et gagner la confiance de chacun. L’expérience et la reconnaissance acquises dans la résistance m’avaient permis de tisser un réseau que je mettais à présent au service des routes commerciales, qui par chez nous sont de véritables lignes de vies. Cette activité m’a littéralement fait passer de l’ombre à la lumière, ma notoriété s’est brusquement élevée car assurer le bon ravitaillement du village est un rôle éminemment stratégique lorsque l’on vit dans une localité aussi isolée que la notre. Avec ce poste prestigieux, je fis mon entrée au conseil du village, où se prennent les décisions les plus importantes.

« La politique, c'est rendre possible ce qui est nécessaire »

Quelle ne fut pas ma déception lors que je réalisai que ce qui semblait être une institution sage et respectable n’était en fait qu’une assemblée de braillards fermés d’esprits qui n’avaient de cesse de ressasser de vieux motifs de discorde. En guerre nous étions unis contre un ennemi commun, avec la paix les intérêts particuliers tendent à prendre le dessus sur l’intérêt général. Et lorsque l’on en oublie l’essentiel, la montagne sait nous le rappeler. Il me fallut investir beaucoup de temps pour tracter, négocier, assurer des contreparties à chacun pour apaiser ces puériles dissensions et assurer une gestion efficace de ce petit village dont je finis par prendre les rênes. Pour s’assurer de la loyauté d’une majorité, il est nécessaire d’entretenir de bonnes relations, de rendre quelques services quand cela est nécessaire. C’est le prix à payer pour faire accepter certaines avancées aux plus conservateurs.

A présent Yuuki a trouvé son équilibre et n’a plus vraiment besoin de moi, je pars en itinérance pour étudier la politique à travers Héos. J’espère un jour être en mesure de siéger à l’assemblée Héossienne.

Aporhétolomnéron.

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